{"id":9294,"date":"2023-01-27T08:02:56","date_gmt":"2023-01-27T08:02:56","guid":{"rendered":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/?post_type=tickets&#038;p=9294"},"modified":"2023-01-30T06:27:17","modified_gmt":"2023-01-30T06:27:17","slug":"etre-immigree-aux-emirats-arabes-unis-quelle-identite-dans-un-pays-multiculturel","status":"publish","type":"tickets","link":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/tickets\/etre-immigree-aux-emirats-arabes-unis-quelle-identite-dans-un-pays-multiculturel\/","title":{"rendered":"\u00catre immigr\u00e9(e) aux \u00c9mirats Arabes Unis : quelle identit\u00e9 dans un pays multiculturel ?"},"content":{"rendered":"<p><strong>Compos\u00e9s \u00e0 pr\u00e8s de 89,00% d\u2019immigr\u00e9s et accueillant plus de 200 nationalit\u00e9s, les \u00c9mirats Arabes Unis r\u00e9pondent aujourd\u2019hui \u00e0 un mod\u00e8le qualifi\u00e9 de multinational et multiculturel. Pourtant, dans un pays o\u00f9 la cohabitation et l\u2019\u00e9change inter-communaut\u00e9s est plus que facilit\u00e9, la construction d\u2019une identit\u00e9 pour les immigr\u00e9s peut, elle, s\u2019av\u00e9rer plus d\u00e9licate. Enqu\u00eate aupr\u00e8s de jeunes immigr\u00e9s et \u00e9miriens sur leur conception de l\u2019identit\u00e9 aux \u00c9mirats Arabes Unis.<\/strong><br \/>\n<\/p>\n<h5>Cadres et m\u00e9thodes<\/h5>\n<p>Cette enqu\u00eate s\u2019appuie sur seize entretiens qualitatifs, de six femmes et dix hommes, dont douze immigr\u00e9s et quatre locaux. La s\u00e9lection s\u2019est effectu\u00e9e sur plusieurs crit\u00e8res : tous ont v\u00e9cu aux \u00c9mirats Arabes Unis la plupart de leur vie ou y sont n\u00e9s (parmi les immigr\u00e9s, six y ont pass\u00e9 plus de 2\/3 de leur vie, un la moiti\u00e9, et cinq sont n\u00e9s directement sur le territoire) ; tous ont entre 18 et 24 ans et sont \u00e9tudiants (afin de faire ressortir les questionnements sur l\u2019identit\u00e9, qui surviennent le plus souvent \u00e0 l\u2019adolescence) ; tous sont issus d\u2019horizons et de cultures diverses (europ\u00e9ens, am\u00e9ricains, asiatiques, africains et arabes. Cette derni\u00e8re donn\u00e9e permet notamment de percevoir si l\u2019\u00e9loignement entre le pays d\u2019origine et les \u00c9mirats Arabes Unis est un \u00e9l\u00e9ment viable de diff\u00e9rence entre les interrog\u00e9s, notamment sur leur sentiment d\u2019appartenance \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9mirienne) ; et tous vivent avec leur famille (permettant souvent de conserver un lien avec leur pays d\u2019origine, par la transmission de traditions ou la pratique de la langue). Les locaux, eux, sont tous int\u00e9gr\u00e9s dans un groupe d\u2019amis aux origines variables. La plupart de ces interrog\u00e9s est issue d\u2019un \u00e9tablissement international d\u2019Abu Dhabi. Certains sont issus d\u2019une enqu\u00eate men\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment sur les pratiques durant le mois de Ramadan [1]. Chaque interrog\u00e9 jouit d\u2019une condition sociale confortable, dans la mesure o\u00f9 les familles doivent justifier d\u2019une situation \u00e9conomique suffisante pour \u00e9lever leurs enfants sur le territoire \u00e9mirien, et que chacun d\u2019entre eux fait des \u00e9tudes sup\u00e9rieures aux \u00c9mirats Arabes Unis o\u00f9 \u00e0 l\u2019\u00e9tranger (principalement aux \u00c9tats-Unis, au Royaume-Uni et au Canada).<\/p>\n<p>\nLes \u00c9mirats Arabes Unis diff\u00e8rent totalement du mod\u00e8le de l\u2019\u00c9tat-nation europ\u00e9en du XIX\u00e8me si\u00e8cle, bas\u00e9 sur l\u2019unicit\u00e9 via l\u2019appartenance \u00e0 des valeurs, des traditions et une culture communes. Apr\u00e8s le d\u00e9part des britanniques \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, le pays d\u00e9clare son ind\u00e9pendance le 2 d\u00e9cembre 1971. Peu industrialis\u00e9 et urbanis\u00e9, il jouit cependant d\u2019une \u00e9conomie florissante \u2013 gr\u00e2ce \u00e0 ses r\u00e9serves p\u00e9troli\u00e8res importantes et son commerce de perles.<\/p>\n<p>\nConscients de leur place strat\u00e9gique et de leur capacit\u00e9 de production, les \u00c9mirats Arabes Unis se lancent dans un d\u00e9veloppement spectaculaire, afin de devenir une nouvelle puissance mondiale. Pour cela, le pays s\u2019appuie sur une main d\u2019\u0153uvre peu ch\u00e8re et nombreuse, directement venue du subcontinent indien (majoritairement indienne, pakistanaise, philippine, tha\u00eflandaise et indon\u00e9sienne), mais accueille aussi tr\u00e8s rapidement une population qualifi\u00e9e, \u00e0 la fois arabe, europ\u00e9enne, am\u00e9ricaine et asiatique. Pour Salma [2], \u00e9mirienne : \u00ab C\u2019est un peu bizarre d\u2019\u00eatre en minorit\u00e9 dans son propre pays, mais c\u2019est \u00e0 notre b\u00e9n\u00e9fice. Tout le monde n\u2019est pas capable d\u2019assumer les responsabilit\u00e9s que les expatri\u00e9s prennent, o\u00f9 faire le travail physique des ouvriers. Nous avons besoin de tous ces gens pour notre \u00e9conomie et pleinement construire notre pays \u00bb.<\/p>\n<p>\nLes \u00c9mirats Arabes Unis gagnent en d\u00e9mographie tr\u00e8s rapidement, jusqu\u2019\u00e0 atteindre pr\u00e8s de 10 millions d\u2019habitants en 2021 (contre seulement 300 000 en 1971). Cependant, derri\u00e8re cette richesse multiculturelle, se cache une volont\u00e9 forte de conserver l\u2019identit\u00e9 locale, bas\u00e9e sur un certain privil\u00e8ge. En effet, la nationalit\u00e9 \u00e9mirienne est l\u2019une des plus difficile \u00e0 acqu\u00e9rir dans le monde, et n\u00e9cessite la r\u00e9vocation de la nationalit\u00e9 d\u2019origine. Pour la r\u00e9sidence, le pays s\u2019appuie sur un syst\u00e8me de \u00ab donnant-donnant \u00bb : celle-ci ne peut \u00eatre renouvel\u00e9e \u2013 entre autres \u2013 qu\u2019avec une activit\u00e9 \u00e9conomique stable (pour les adultes). Comme l\u2019explique Rohan, indien install\u00e9 avec sa famille \u00e0 Abu Dhabi depuis 19 ans : \u00ab Lorsque je serai dans la vie active, je devrai travailler dur ou je ne pourrai pas rester ici \u00bb.<\/p>\n<p><\/p>\n<h5>LES \u00c9MIRATS ARABES UNIS, UNE TERRE D\u2019OPPORTUNIT\u00c9S<br \/>\n<\/h5>\n<p>\u00c0 l\u2019instar de l\u2019ouvrage Impossible Citizens : Dubai\u2019s Indian Diaspora [3], cette enqu\u00eate cherche \u00e0 recueillir au plus pr\u00e8s les sentiments des jeunes immigr\u00e9s aux \u00c9mirats Arabes Unis. Ils \u00e9voluent tous dans un espace riche en rencontres et m\u00e9langes et d\u00e9veloppent des rapports \u00e0 la citoyennet\u00e9 diff\u00e9rents. Certains se sentent compl\u00e8tement \u00e9trangers \u2013 malgr\u00e9 leur pr\u00e9sence continue sur le territoire \u2013 alors que d\u2019autres effacent certaines marques de leur culture d\u2019origine pour s\u2019impr\u00e9gner des traditions locales. Pour d\u2019autres, le cosmopolitisme des \u00c9mirats Arabes Unis leur donne une conception hors-normes de l\u2019identit\u00e9, globale et hybride. Ces \u00ab enfants internationaux \u00bb ne s\u2019attachent pas \u00e0 un lieu, un langage ou des traditions sp\u00e9cifiques : ils s\u2019inspirent du m\u00e9lange qui les a toujours entour\u00e9 pour s\u2019adapter.<\/p>\n<p>\nLes raisons de la migration des interrog\u00e9s sont semblables : \u00ab Mon p\u00e8re a eu une opportunit\u00e9 de travail ici il y a 15 ans, et toute la famille a suivi \u00bb, s\u2019exprime Awa, mauricienne. Kate, am\u00e9ricaine install\u00e9e ici depuis 16 ans avec ses parents, rench\u00e9rit : \u00ab Ici, tu te fais vraiment beaucoup d\u2019argent, et le confort de vie est exceptionnel, par rapport \u00e0 n\u2019importe quel autre pays \u00bb. \u00ab Mon grand-p\u00e8re a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 aux \u00c9mirats Arabes Unis \u00e0 un moment o\u00f9 ils \u00e9taient en plein d\u00e9veloppement. C\u2019\u00e9tait un temps crucial \u00bb ajoute Yasmin, libanaise n\u00e9e ici. Pour certains, les \u00c9mirats Arabes Unis sont aussi synonymes de tol\u00e9rance et cohabitation : \u00ab C\u2019est le pays dans le Golfe qui apparaissait comme le plus ouvert. On retrouve un ancrage fort de la religion et des traditions, mais il y a aussi une tr\u00e8s grande ouverture, ce qui est plus facile en tant qu\u2019Anglais pour s\u2019int\u00e9grer \u00bb, s\u2019exprime Jack, ici depuis quatorze ans. \u00ab Dans ma vie personnelle, la culture des \u00c9mirats Arabes Unis a toujours \u00e9t\u00e9 plus libre. C\u2019est un mode de vie international. J\u2019ai pu pratiquer ma culture d\u2019origine ici sans \u00eatre jug\u00e9, et prendre part aux cultures des autres \u00e9galement \u00bb, termine Rohan.<\/p>\n<p>\nAu-del\u00e0 d\u2019une opportunit\u00e9 professionnelle sans pr\u00e9c\u00e9dents, le pays a aussi permis \u00e0 un grand nombre d\u2019immigr\u00e9s d\u2019\u00e9viter une vie difficile dans leur pays d\u2019origine. Pour Tariq, syrien n\u00e9 ici, \u00ab les \u00c9mirats m\u2019ont sauv\u00e9 d\u2019une vie que je n\u2019ai certes, jamais connue, mais qui paraissait in\u00e9vitable sans ce processus d\u2019immigration. Je suis syrien, et si ma famille n\u2019avait pas d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Abu Dhabi dans les ann\u00e9es 1970, je serai probablement en train d\u2019essayer de traverser la M\u00e9diterran\u00e9e \u00bb. Ahmed, palestinien n\u00e9 ici, compl\u00e8te : \u00ab Regarde la condition actuelle de mon pays. Personne ne s\u2019en sort, et je n\u2019aurais surement pas \u00e9t\u00e9 une exception si j\u2019\u00e9tais encore l\u00e0-bas. \u00bb. \u00c0 ce changement de trajectoire exceptionnel, s\u2019ajoute aussi le confort des \u00e9coles et universit\u00e9s, comme en t\u00e9moigne Rohan : \u00ab Je sais que mon universit\u00e9 sera reconnue dans d\u2019autres pays, et me donnera des opportunit\u00e9s de carri\u00e8re que je n\u2019aurais pas eues si j\u2019\u00e9tais rest\u00e9 en Inde \u00bb.<\/p>\n<p>Plus particuli\u00e8rement, le pays offre aussi une s\u00e9curit\u00e9 et une libert\u00e9, que soulignent la plupart des femmes interrog\u00e9es. Israa, \u00e9gyptienne n\u00e9e aux \u00c9mirats, commente : \u00ab La s\u00e9curit\u00e9 fonctionne dans deux sens. D\u00e9j\u00e0, par rapport \u00e0 la communaut\u00e9 d\u2019origine : en \u00c9gypte, j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e pour mes choix, pour ma tenue, pour mes fr\u00e9quentations, m\u00eame par des inconnus. Ici, chacun fait sa vie. Aussi, \u00e0 Abu Dhabi, je peux sortir \u00e0 n\u2019importe quelle heure de la journ\u00e9e et dans n\u2019importe quelle tenue, je sais que je n\u2019aurai pas de probl\u00e8me. Par contre en \u00c9gypte, les choses auraient \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s diff\u00e9rentes\u2026 \u00bb. Kate rench\u00e9rit : \u00ab C\u2019est incroyable la libert\u00e9 que l\u2019on a en tant que femme ici. Je n\u2019ai jamais senti aucune pression conservatrice \u00bb.<\/p>\n<p>\nDans les r\u00e9ponses, ce n\u2019est ni l\u2019aspect mat\u00e9riel, ni le mode de vie qui pr\u00e9valent. Pour l\u2019ensemble des immigr\u00e9s interrog\u00e9s, c\u2019est avant tout l\u2019apport personnel d\u2019une vie dans un pays multiculturel qui rentre en jeu. \u00ab Tu sais, nous sommes amen\u00e9s \u00e0 vivre dans un monde de plus en plus m\u00e9lang\u00e9, avec les migrations. Nous avons besoin de cohabiter ensemble. Et les \u00c9mirats nous apportent justement ces cl\u00e9s de compr\u00e9hension de l\u2019autre que l\u2019on ne trouve nulle part ailleurs \u00bb, explique Jack. \u00ab L\u2019exposition [dans le sens exposure en anglais] est tr\u00e8s importante. Tu acquiers vite un point de vue international, et une tol\u00e9rance envers les autres ethnicit\u00e9s, nationalit\u00e9s, ou religions. C\u2019est ce qui manque dans les mod\u00e8les europ\u00e9ens par exemple \u00bb, s\u2019exprime Jacob, autrichien. Pour Ily\u00e8s, libyen install\u00e9 \u00e0 Abu Dhabi depuis 11 ans, \u00ab gr\u00e2ce aux \u00c9mirats, je parle plusieurs langues, je connais plusieurs cultures, et j\u2019ai des connaissances de partout. Cela n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 possible dans un autre pays. \u00bb. En riant, Hamad, \u00e9mirien, raconte une anecdote lors de son voyage en Europe : \u00ab Les panneaux de signalisation ne sont \u00e9crits que dans la langue du pays, et m\u00eame pas en anglais. Tu t\u2019en rends compte ? C\u2019est fou ! \u00bb.<\/p>\n<p><\/p>\n<h5>UNE PERCEPTION AMBIGU\u00cb DANS LA COMMUNAUTE D\u2019ORIGINE<\/h5>\n<p>Si la plupart semble \u00e0 l\u2019aise avec ce mod\u00e8le international et ce m\u00e9lange de cultures, l\u2019attachement au pays d\u2019origine et la perception de sa communaut\u00e9 restent des points sensibles. Pour Tariq, bien que les \u00c9mirats Arabes Unis lui offrent la possibilit\u00e9 d\u2019une vie meilleure, l\u2019authenticit\u00e9 de son pays lui manque : \u00ab Le mode de vie est beaucoup plus simple en Syrie, les gens ont tendance \u00e0 \u00eatre na\u00effs mais tr\u00e8s accueillants. Aux \u00c9mirats Arabes Unis, par exemple, une personne peut se vanter du nombre de voitures de luxe qu\u2019elle a dans son garage ; en Syrie, les gens (avant la guerre) se vantaient de leurs fermes. \u00bb. Cette nostalgie du pays peut cependant n\u2019\u00eatre que fantasm\u00e9e, la plupart n\u2019ayant presque plus d\u2019attaches avec cette terre : \u00ab Quand je suis retourn\u00e9e dans mon pays d\u2019origine pour la premi\u00e8re fois, j\u2019\u2019avais ce fantasme d\u2019appartenance, qui n\u2019existait pas en r\u00e9alit\u00e9. Je ne me suis pas senti chez moi, et j\u2019ai finalement pris plus de recul \u00bb, continue Tariq. \u00ab Quand on est n\u00e9 aux \u00c9mirats Arabes Unis et qu\u2019on nous r\u00e9p\u00e8te qu\u2019on est Libanaise, \u00c9gyptienne ou Syrienne, on se fait une id\u00e9e de notre \u00ab vraie \u00bb culture. Mais elle n\u2019est qu\u2019imaginaire, car on ne partage pas tout le reste \u00bb ajoute Israa.<\/p>\n<p>\nPartiellement chez eux aux \u00c9mirats Arabes Unis, les immigr\u00e9s interrog\u00e9s ne le sont pas non plus dans leur culture d\u2019origine. Au-del\u00e0 d\u2019un \u00e9loignement physique ou culturel, beaucoup ne s\u2019y reconnaissent pas, notamment \u00e0 cause de jugements. \u00ab Lorsque que je me rends dans mon pays, je me sens comme un \u00e9tranger, un visiteur. C\u2019est aussi parce que mes proches me r\u00e9p\u00e8tent \u00ab Oh, c\u2019est le retour de l\u2019\u00e9tranger \u00bb. C\u2019est bizarre, car dans notre culture, c\u2019est une fiert\u00e9 de vivre \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Il y a une sorte de jalousie, et mes proches font expr\u00e8s de me stigmatiser pour me rappeler que je ne suis plus \u00e0 ma place ici \u00bb explique Rohan. Awa ajoute \u00ab C\u2019est \u00e9trange quand on n\u2019a pas vraiment d\u2019attache avec sa culture d\u2019origine. Quand je retourne \u00e0 Maurice, je ne suis pas \u00e0 l\u2019aise pour parler en cr\u00e9ole mauricien, inspir\u00e9 du fran\u00e7ais. Je pr\u00e9f\u00e8re parler anglais mais je loupe beaucoup de choses \u00bb. Le point des accents et du vocabulaire revient aussi tr\u00e8s souvent pour les arabophones, qui tentent d\u2019alterner entre dialecte \u00e9mirien et dialecte d\u2019origine (principalement levantin ou \u00e9gyptien). \u00ab Quand je suis ici, j\u2019essaye de ne pas parler aux autres avec mon accent \u00e9gyptien. C\u2019est ma mani\u00e8re de me sentir plus int\u00e9gr\u00e9e. Par contre, quand je vais en \u00c9gypte, j\u2019ai plus de mal \u00e0 me r\u00e9adapter puisque je ne pratique plus. C\u2019est difficile pour ma famille de l\u2019accepter \u00bb explique Israa. \u00ab Il y a une chose de dr\u00f4le, c\u2019est que je ne me sens absolument pas \u00e9mirati, et justement plus proche de ma culture d\u2019origine, mais m\u00eame mon peuple trouve mon accent et la fa\u00e7on dont je pratique les traditions tr\u00e8s \u00e9tranges. Tu sais, m\u00eame ma m\u00e8re parfois ne me comprend pas quand je parle arabe, puisque c\u2019est un m\u00e9lange de tous les accents que j\u2019ai rencontr\u00e9s dans un pays mixte comme celui-ci \u00bb, ajoute Tariq.<\/p>\n<p>\nL\u2019image luxueuse que renvoient les \u00c9mirats Arabes Unis est toute aussi stigmatisante pour les interrog\u00e9s : \u00ab Moi, je suis consid\u00e9r\u00e9e comme un distributeur de billets. Un enfant de riches, qui a toujours tout eu dans la vie. Ma famille \u00e9loign\u00e9e et certains de mes amis, rest\u00e9s l\u00e0-bas, pensent qu\u2019ici, tout le monde vit dans une tour, avec un garage rempli de Lamborghini et se rend au travail en chameau [rires] \u00bb explique Tariq. Rohan ajoute : \u00ab Ils r\u00e9p\u00e8tent que je suis un privil\u00e9gi\u00e9, en oubliant toutes les difficult\u00e9s auxquelles je fais aussi face. Il y a un sentiment de \u00ab il s\u2019en sort mieux que nous \u00bb, ce qui cr\u00e9e un d\u00e9calage culturel fatigant. Ils attendent de moi que j\u2019agisse diff\u00e9remment \u00bb. Sur cette question de privil\u00e8ge, Jacob souhaite ajouter : \u00ab En m\u00eame temps, c\u2019est un peu vrai. Bien que je sois plus ouvert, je regrette de ne pas avoir eu d\u2019interactions avec d\u2019autres classes sociales. La plupart des \u00e9l\u00e8ves des \u00e9coles internationales et des locaux sont plut\u00f4t tr\u00e8s bien lotis sur le plan financier \u00bb. Les jugements et pr\u00e9jug\u00e9s peuvent aussi se rapprocher d\u2019un certain \u00ab exceptionnalisme \u00bb [4] qui plane sur la p\u00e9ninsule Arabique. Comme l\u2019analyse Jack : \u00ab Il y a un sentiment d\u2019\u00e9merveillement et de fascination, mais aussi de confusion. On \u00e9vite d\u2019aborder les questions des droits des femmes, de la d\u00e9mocratie ou des LGBTQ. Certains des pr\u00e9jug\u00e9s sont vrais, mais la plupart sont faux \u00bb.<br \/>\n<br \/>\nFinalement, cinq des douze immigr\u00e9s interrog\u00e9s se sentent totalement chez eux aux \u00c9mirats Arabes Unis, jusqu\u2019\u00e0 se sentir \u00e9miriens pour trois d\u2019entre eux. Pour les autres, les \u00c9mirats Arabes Unis apparaissent plus comme une solution de repli, face \u00e0 toutes les difficult\u00e9s dont ils souffrent dans leur communaut\u00e9 d\u2019origine : \u00ab Je n\u2019ai pas d\u2019autres endroits ou me sentir chez moi, \u00e0 cause de cet \u00e9loignement et des jugements. Les \u00c9mirats apparaissent finalement comme ma maison \u00bb avoue Ahmed. Yasmin termine \u00ab Je me sens chez moi ici, mais je sais qu\u2019un jour je vais partir, ce qui cr\u00e9e un sentiment tr\u00e8s bizarre \u00bb.<\/p>\n<p><\/p>\n<h5>FINALEMENT, LA CR\u00c9ATION D\u2019UNE IDENTIT\u00c9 HYBRIDE<br \/>\n<\/h5>\n<p>\u00c0 ces difficult\u00e9s par rapport \u00e0 la communaut\u00e9 d\u2019origine, s\u2019ajoute le privil\u00e8ge des populations locales, qui cr\u00e9e un certain \u00e9cart entre les jeunes interrog\u00e9s. Ce privil\u00e8ge, bien que form\u00e9 socialement, est aussi un mot d\u2019ordre de la diplomatie culturelle et du r\u00e9cit national du pays, qui malgr\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 et l\u2019envie d\u2019un cosmopolitisme important, continue d\u2019entretenir un fort nationalisme. Comme en t\u00e9moignent Salma et Rachid, \u00e9miriens : \u00ab En tant que locaux, on nous donne la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9tudier gratuitement, on a des bourses, les soins m\u00e9dicaux gratuits\u2026 Tout est facilit\u00e9 pour nous ici, et on en est tr\u00e8s reconnaissants \u00bb. Les immigr\u00e9s t\u00e9moignent aussi de cette diff\u00e9rence assez flagrante. Pour Kate, \u00ab Les locaux ici vivent dans un monde \u00e0 part, et sont tr\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9s \u00bb. Tariq, commente aussi timidement : \u00ab J\u2019ai eu certaines mauvaises exp\u00e9riences ici et j\u2019\u00e9tais totalement impuissant. Les gens d\u2019ici ont plus de pouvoir en raison de leur statut \u00bb.<br \/>\n<br \/>\nLes d\u00e9marches administratives r\u00e9currentes et les conditions pour l\u2019obtention d\u2019une r\u00e9sidence rendent elles aussi le sentiment d\u2019appartenance moins fort. Comme en t\u00e9moigne Awa : \u00ab Je me sentais d\u00e9finitivement chez moi, mais j\u2019ai perdu ma r\u00e9sidence apr\u00e8s mon d\u00e9part pour l\u2019universit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Malgr\u00e9 mon attachement \u00e9motionnel aux \u00c9mirats, il n\u2019y a plus de lien tangible \u00e0 cause de ces d\u00e9marches administratives lourdes. \u00bb. \u00ab Ce sentiment persistant de \u00ab je dois travailler dur et survivre ou je ne peux pas rester ici \u00bb att\u00e9nue vraiment le sentiment d\u2019appartenance que j\u2019aimerais ressentir \u00bb, ajoute Rohan. Tariq, plus nuanc\u00e9, commente : \u00ab Les gens ici ne vous traitent jamais comme un \u00e9tranger mais plut\u00f4t comme l\u2019un des leurs [\u2026] En m\u00eame temps, je suis trait\u00e9 comme n\u2019importe qui d\u2019autre qui vient d\u2019arriver dans le pays, je dois toujours renouveler mon visa chaque ann\u00e9e comme si je n\u2019\u00e9tais pas n\u00e9 ici. Il est \u00e9galement tr\u00e8s difficile d\u2019ouvrir un compte bancaire en tant qu\u2019\u00e9tudiant syrien car la plupart des banques nous interdisent strictement l\u2019acc\u00e8s \u00e0 leurs services et il y a beaucoup d\u2019autres interdictions parce que j\u2019ai un passeport syrien que je n\u2019ai pas choisi, bien que je sois n\u00e9 ici \u00bb.<br \/>\n<br \/>\nAu-del\u00e0 de ces difficult\u00e9s administratives, beaucoup \u2013 y compris des \u00e9miriens \u2013 mentionnent une culture locale unique, absolument inaccessible pour les immigr\u00e9s. Hamad et Murad justifient cet h\u00e9ritage comme la n\u00e9cessit\u00e9 de faire perdurer l\u2019essence du pays : \u00ab Ce qui rend les \u00c9mirats tr\u00e8s sp\u00e9ciaux, c\u2019est que nous n\u2019avons pas laiss\u00e9 les autres cultures nous affecter, mais nous nous sommes accroch\u00e9s \u00e0 notre culture pour nous assurer de la transmettre aux g\u00e9n\u00e9rations futures. \u00bb. Salma continue \u00ab Les traditions \u00e9miriennes ne sont pas comme les autres, elles doivent \u00eatre pratiqu\u00e9es et transmises aux g\u00e9n\u00e9rations suivantes de mani\u00e8re continue pour \u00e9viter qu\u2019elles ne se perdent avec les autres traditions auxquelles nous sommes expos\u00e9s chaque jour [\u2026] Cependant, cette exposition multiculturelle a aussi permis aux pays de s\u2019ouvrir sur la condition de la femme notamment \u00bb. La culture originelle et les traditions sont notamment partag\u00e9es lors des grands rassemblements familiaux ou tribaux des \u00e9miriens.<\/p>\n<p>\nCette difficult\u00e9 d\u2019adaptation vis-\u00e0-vis de la communaut\u00e9 d\u2019origine et cette exclusivit\u00e9 \u00e9mirienne pousse le plus souvent les interrog\u00e9s \u00e0 \u00ab se cr\u00e9er une identit\u00e9 internationale \u00bb, comme la nomme Israa. \u00ab Des fois je me d\u00e9tache simplement de ma culture d\u2019origine, parce que j\u2019en ai marre de ces jugements. Je perds en quelque sorte mon identit\u00e9 propre en devenant multiple \u00bb, rench\u00e9rit-elle. Les immigr\u00e9s tentent donc de piocher dans plusieurs cultures et traditions, et de se construire une identit\u00e9 hybride : \u00ab Je ne me sens d\u00e9finitivement pas \u00e9miratie et je ne me sens pas forc\u00e9ment tr\u00e8s mauricienne. Je me sens juste unique dans mon m\u00e9lange de cultures \u00bb, commente Awa. \u00ab Tu sais, quand on parle d\u2019identit\u00e9, on ne parle pas forc\u00e9ment d\u2019une culture de rattachement. La plupart d\u2019entre nous ont r\u00e9ussi \u00e0 m\u00e9langer tous ces apports pour cr\u00e9er une identit\u00e9 unique \u00bb, explique Jack. \u00ab Je ne me sens pas \u00e9mirienne, mais je me sens \u00e0 peine libanaise. Je suppose que j\u2019ai lutt\u00e9 contre une sorte de crise d\u2019identit\u00e9 la plupart de ma vie avec moi-m\u00eame, pour devenir ce que je suis \u00bb, avoue Wa\u00ebl, libanaise n\u00e9e ici.<\/p>\n<p>\nFinalement, tous sont unanimes : si la culture et les traditions p\u00e8sent beaucoup dans la construction de l\u2019identit\u00e9, elles peuvent \u00eatre multiples, et ne pas n\u00e9cessairement appartenir \u00e0 un pays. La culture \u00e9mirienne leur a donn\u00e9 des cl\u00e9s de compr\u00e9hension d\u2019un monde multiple en religions, en nationalit\u00e9s, en traditions et en cultures, et ils ont su s\u2019adapter \u00e0 ces mouvements pour cr\u00e9er leur propre identit\u00e9. Un mod\u00e8le, qui selon certains, les am\u00e8nera peut-\u00eatre \u00e0 \u00eatre plus mobiles plus tard, pour reproduire le m\u00eame sch\u00e9ma : \u00ab Tu sais, je suis perdu avec mon identit\u00e9, mais je me pr\u00e9sente toujours comme libyen. J\u2019ai v\u00e9cu dans tellement d\u2019endroits que je n\u2019ai pas l\u2019intention d\u2019avoir un seul chez-moi plus tard, ni pour mes enfants. C\u2019est irr\u00e9aliste pour moi \u00bb, conclut Nouri, libyen install\u00e9 \u00e0 Abu Dhabi depuis bient\u00f4t 12 ans.<\/p>\n<p>\n[1] <a href=\"https:\/\/cefas.cnrs.fr\/spip.php?article900\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">https:\/\/cefas.cnrs.fr\/spip.php?article900<\/a><\/p>\n[2] L\u2019ensemble des pr\u00e9noms des interrog\u00e9s a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9, par souci d\u2019anonymat.<\/p>\n[3] VORA, Neha, Impossible Citizens : Dubai\u2019s Indian Diaspora, Durham and London : Duke University Press, 2013 .- 245 p.<\/p>\n[4] Voir l\u2019ouvrage d\u2019Ahmed KANNA, Neha VORA et Am\u00e9lie LE RENARD, Beyond Exception : New Interpretations of the Arabian Peninsula, 2020.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compos\u00e9s \u00e0 pr\u00e8s de 89,00% d\u2019immigr\u00e9s et accueillant plus de 200 nationalit\u00e9s, les \u00c9mirats Arabes Unis r\u00e9pondent aujourd\u2019hui \u00e0 un mod\u00e8le qualifi\u00e9 de multinational et multiculturel.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"template":"","tickets_taxonomy":[178],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/wp-json\/wp\/v2\/tickets\/9294"}],"collection":[{"href":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/wp-json\/wp\/v2\/tickets"}],"about":[{"href":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/wp-json\/wp\/v2\/types\/tickets"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9294"}],"wp:term":[{"taxonomy":"tickets_taxonomy","embeddable":true,"href":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/wp-json\/wp\/v2\/tickets_taxonomy?post=9294"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}