{"id":9472,"date":"2023-01-30T11:52:04","date_gmt":"2023-01-30T11:52:04","guid":{"rendered":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/?post_type=tickets&#038;p=9472"},"modified":"2023-01-30T11:52:04","modified_gmt":"2023-01-30T11:52:04","slug":"off-the-road-fi-s-sahra-instrumenter-et-imaginer-le-desert","status":"publish","type":"tickets","link":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/tickets\/off-the-road-fi-s-sahra-instrumenter-et-imaginer-le-desert\/","title":{"rendered":"Off the road fi-s-sahr\u00e2\u2019 : instrumenter et imaginer le d\u00e9sert"},"content":{"rendered":"<div class=\"su-row\"><div class=\"su-column su-column-size-1-3\"><div class=\"su-column-inner su-u-clearfix su-u-trim\"><\/div><\/div>\n<div class=\"su-column su-column-size-2-3\"><div class=\"su-column-inner su-u-clearfix su-u-trim\">Mehdi Ayachi<br \/>\nDoctorant, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales<br \/>\nBoursier AMI du CEFAS<\/p>\n<p>\u00ab La plus jolie et la plus calme des monarchies du Golfe s\u2019ouvre de plus en plus au tourisme \u00bb, pouvait-on lire dans un article paru il y a quelques mois dans le journal Le Monde, et qui consacrait le Sultanat d\u2019Oman \u00ab destination num\u00e9ro un de l\u2019ann\u00e9e \u00bb [1]. La n\u00e9cessit\u00e9 de diversifier une \u00e9conomie encore largement d\u00e9pendante de la rente p\u00e9troli\u00e8re incite en effet le Sultanat \u00e0 ouvrir ses fronti\u00e8res. De toutes nouvelles r\u00e9glementations ont ainsi permis aux ressortissants d\u2019un certain nombre d\u2019Etats de b\u00e9n\u00e9ficier de visas de tourisme disponibles \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e dans les a\u00e9roports de Mascate et de Salalah. Les dur\u00e9es de validit\u00e9 de ces visas ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 allong\u00e9es. Et les autorit\u00e9s omanaises n\u2019auront pas tard\u00e9 \u00e0 se f\u00e9liciter de ces nouvelles dispositions, en lesquelles elles voient un indicateur certain de la stabilit\u00e9 du pays \u2014 et donc de son attractivit\u00e9 \u2014 dans une r\u00e9gion agit\u00e9e par le conflit arm\u00e9 y\u00e9m\u00e9nite et les crises diplomatiques au sein du Conseil de Coop\u00e9ration du Golfe.<\/p>\n<p>Mais le Sultanat d\u2019Oman avait d\u00e9j\u00e0, depuis plus de deux d\u00e9cennies, ouvert ses portes aux voyageurs \u00e9trangers les plus fortun\u00e9s [2]. Le pays s\u2019\u00e9tait sp\u00e9cialis\u00e9 dans un tourisme de luxe, dont le nombre r\u00e9duit et ma\u00eetris\u00e9 de clients \u00e9tait de nature \u00e0 rassurer les autorit\u00e9s publiques, bien d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 pr\u00e9server les traditions locales ainsi qu\u2019\u00e0 prot\u00e9ger la jeune identit\u00e9 omanaise, savamment fa\u00e7onn\u00e9e depuis l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir du Sultan Qabous en 1970.<br \/>\n<div id=\"attachment_9521\" style=\"width: 237px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-9521\" src=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-1.jpg\" alt=\"\" width=\"227\" height=\"295\" class=\"size-full wp-image-9521\" \/><p id=\"caption-attachment-9521\" class=\"wp-caption-text\">OLYMPUS DIGITAL CAMERA<\/p><\/div>\nL\u2019ouverture actuelle au tourisme de masse s\u2019accompagne d\u00e8s lors d\u2019une conversion de celui-ci en un tourisme vert, dans le but de faire d\u2019Oman la destination r\u00eav\u00e9e des voyageurs f\u00e9rus de loisirs out-door et d\u2019escapades off-road : hiking et escalade dans les montagnes du Djebel Al-Akhdar, canyoning et trek dans les wadis, plong\u00e9e sous-marine dans le Golfe d\u2019Oman ou encore d\u00e9veloppement des sports nautiques avec l\u2019organisation prochaine du Tour d\u2019Arabie sur le mod\u00e8le du tour de France \u00e0 la voile. En regard de ces voisins \u00e0 la modernit\u00e9 souvent bruyante et clinquante, le Sultanat se r\u00eave \u2014 et se vend \u2014 en terre d\u2019authenticit\u00e9 et d\u2019aventures.<\/p>\n<p>Cette franche r\u00e9solution de valoriser le patrimoine naturel omanais ne date pourtant pas d\u2019hier. En 1974 \u00e9tait cr\u00e9\u00e9 \u2014 pour la premi\u00e8re fois dans un pays arabe \u2014 le Bureau pour la Conservation de l\u2019Environnement, devenu depuis le Minist\u00e8re pour l\u2019Environnement et les Affaires Climatiques. Cette institution avait pour mission premi\u00e8re la r\u00e9introduction de l\u2019Oryx d\u2019Arabie dans son habitat naturel. Cette initiative originale, couronn\u00e9e de succ\u00e8s en 1994 par l\u2019inscription d\u2019une partie du territoire omanais sur la Liste du patrimoine mondial de l\u2019UNESCO, a depuis malheureusement t\u00e9moign\u00e9 de son \u00e9chec. Le sanctuaire de l\u2019Oryx aura \u00e9t\u00e9 le premier site \u00e0 \u00eatre retir\u00e9 de cette liste apr\u00e8s d\u00e9cision unilat\u00e9rale des autorit\u00e9s omanaises d\u2019amputer la zone prot\u00e9g\u00e9e de 90% de son territoire, aux fins d\u2019y effectuer des prospections d\u2019hydrocarbures. R\u00e9duite \u00e0 peau de chagrin, l\u2019ancienne r\u00e9serve aura vu chuter la population d\u2019Oryx ; au point qu\u2019en 2007, il ne restait plus que quatre couples reproducteurs sauvages encore en vie. Selon les chiffres r\u00e9cents du Secr\u00e9tariat G\u00e9n\u00e9rale pour la Conservation de l\u2019Oryx d\u2019Arabie, les oryx auraient toutefois retrouv\u00e9 leur vigueur et leur population atteinte 961 individus en 2015, des chiffres qui encourag\u00e8rent le Sultanat \u00e0 ouvrir la r\u00e9serve naturelle aux touristes en 2017, avec toujours en t\u00eate l\u2019id\u00e9e de se tailler une place de choix dans le secteur de l\u2019\u00e9cotourisme.<\/p>\n<p>Mais ce billet n\u2019a pas pour ambition de s\u2019int\u00e9resser aux politiques touristiques du Sultanat d\u2019Oman \u2014 et encore moins aux nombreux touristes en shorts dont la nonchalance d\u00e9nud\u00e9e agace les omanais les plus conservateurs. Je souhaite de pr\u00e9f\u00e9rence m\u2019attacher \u00e0 d\u00e9crire certaines des cons\u00e9quences de ces politiques touristiques sur les appropriations et les usages de leur territoire par les omanais eux-m\u00eames. Et face \u00e0 la diversit\u00e9 de ce territoire \u2014 des plaines agrestes de Salalah aux fjords du Musandam \u2014 je fais le choix de me concentrer sp\u00e9cifiquement sur le d\u00e9sert du Wahiba, \u00e9galement connu sous le nom de Sables du Wahiba (rim\u00e2l wah\u00eeba). J\u2019eus en effet la chance, au d\u00e9but de mon terrain ethnographique de doctorat, fin 2017, de participer \u00e0 plusieurs excursions dans le d\u00e9sert. Chacune se r\u00e9v\u00e9la une exp\u00e9rience unique ; selon la nationalit\u00e9, le genre, l\u2019\u00e2ge, le statut \u00e9conomique des participants, leur religiosit\u00e9 ou encore les liens de parent\u00e9 ou d\u2019alliance qui les unissaient, le d\u00e9sert faisait l\u2019objet d\u2019usages diff\u00e9renci\u00e9s au cours desquels se d\u00e9ployaient des activit\u00e9s parfois fort antagonistes. Ce billet vise donc \u00e0 explorer les diff\u00e9rents types de sorties dans le d\u00e9sert auxquelles j\u2019ai pu participer ; et en les d\u00e9crivant, \u00e0 montrer le caract\u00e8re ind\u00e9termin\u00e9 de cet espace singulier qu\u2019est le d\u00e9sert du Wahiba, en ce qu\u2019il permet le d\u00e9ploiement de pratiques aussi vari\u00e9es que le team-building dans le cadre d\u2019une sortie de loisir organis\u00e9e par l\u2019entreprise, la construction d\u2019une intimit\u00e9 amoureuse hors-mariage, la transgression d\u2019interdits religieux et l\u00e9gaux, ou encore le renforcement des liens d\u2019affection et de parent\u00e9 dans le cadre d\u2019un week-end en famille.<\/p>\n<p>Cependant, au-del\u00e0 de la diversit\u00e9 de ces pratiques, j\u2019entends \u00e9galement d\u00e9crire ce qui les unit profond\u00e9ment et dont la connaissance fut le r\u00e9sultat d\u2019une certaine d\u00e9ception des attentes du chercheur. Car ces vir\u00e9es de deux ou trois jours dans le d\u00e9sert, dont j\u2019esp\u00e9rais qu\u2019elles me permettent de me d\u00e9tacher de l\u2019agitation bruyante des villes et des cadences de travail \u00e9prouvantes qu\u2019impose l\u2019entr\u00e9e sur le terrain, ne m\u2019autoris\u00e8rent pas tout \u00e0 fait le repos esp\u00e9r\u00e9. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment en faisant de cet affect \u2014 la d\u00e9ception \u2014 un outil heuristique pour explorer les imaginaires du d\u00e9sert \u2014 le mien et celui des enqu\u00eat\u00e9.e.s \u2014 que je parvenais \u00e0 comprendre plus finement les plaisirs et les joies que procurent ces excursions dans les sables du Wahiba. Je d\u00e9couvrais ainsi que, loin de constituer une confrontation nue de l\u2019homme \u00e0 la nature, ces excursions dans le d\u00e9sert sont des aventures m\u00e9ticuleusement instrument\u00e9es, dont la r\u00e9ussite d\u00e9pend de tout un ensemble de connaissances pratiques et d\u2019outils techniques au centre desquels tr\u00f4ne le 4&#215;4, dont l\u2019omnicomp\u00e9tence sur les routes d\u2019asphalte, les pistes de sable ou les voies d\u2019eau des wadis, constitue le symbole d\u2019une libert\u00e9 tout-terrain et l\u2019outil principal d\u2019un divertissement structur\u00e9 par les valeurs de l\u2019exploration et de la conqu\u00eate de la nature, tout autant que de la comp\u00e9tition et de la solidarit\u00e9 entre les hommes.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<div id=\"attachment_9524\" style=\"width: 350px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-9524\" src=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-2.jpg\" alt=\"\" width=\"340\" height=\"232\" class=\"size-full wp-image-9524\" srcset=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-2.jpg 340w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-2-300x205.jpg 300w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-2-250x171.jpg 250w\" sizes=\"(max-width: 340px) 100vw, 340px\" \/><p id=\"caption-attachment-9524\" class=\"wp-caption-text\">OLYMPUS DIGITAL CAMERA<\/p><\/div> : le convoi s&#8217;\u00e9branle dans la nuit<br \/>\nAu d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, il n\u2019existait que quelques dizaines de kilom\u00e8tres d\u2019asphalte dans le Sultanat. Aujourd\u2019hui, des milliers de kilom\u00e8tres de routes goudronn\u00e9es sillonnent un pays jalonn\u00e9 de complexes h\u00f4teliers, de villages vacances, de centres de plong\u00e9e et d\u2019entreprises de location de 4&#215;4 ou de buggy. Le d\u00e9sert, gr\u00e2ce \u00e0 cette nouvelle proximit\u00e9, est devenu une \u00e9vidence tranquille : il est l\u00e0-bas, \u00e0 Bidiyya [3], \u00e0 deux heures de voiture de la capitale. Adnan [4], un jeune omanais de 27 ans dont la famille paternelle a longtemps v\u00e9cu \u00e0 Zanzibar, me proposera r\u00e9guli\u00e8rement d\u2019aller y faire une vir\u00e9e le temps d\u2019un week-end. Mais au-del\u00e0 des apparences, la sortie dans le d\u00e9sert est un ph\u00e9nom\u00e8ne relativement nouveau pour de nombreux omanais, et notamment pour ceux d\u2019entre eux qui vivent dans les r\u00e9gions c\u00f4ti\u00e8res du pays. Adnan lui-m\u00eame reconna\u00eet que sa passion pour ces escapades dans les sables du Wahiba est toute r\u00e9cente : ce sont les amis de son oncle \u2014 originaires de Bidiyya \u2014 qui l\u2019ont emmen\u00e9 camper dans le d\u00e9sert pour la premi\u00e8re fois, il y a trois ans. Ils l\u2019ont initi\u00e9 \u00e0 la conduite au flanc des dunes et au plaisir de dormir dans le sable chaud. Depuis cette premi\u00e8re exp\u00e9rience, il est devenu un v\u00e9ritable aficionados d\u2019off-road et un inv\u00e9t\u00e9r\u00e9 des sorties en pleine nature.<\/p>\n<p>Je passai donc mon premier week-end dans le d\u00e9sert avec la famille d\u2019Adnan, dans le cadre d\u2019une excursion familiale r\u00e9unissant sa tante, sa soeur, ses deux jeunes fr\u00e8res, quelques cousins et cousines et un couple d\u2019amis syriens expatri\u00e9s en Oman. Afin d\u2019\u00e9viter les trop fortes chaleurs de la mi-journ\u00e9e, nous arrivons en fin d\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 nous \u00e9tablirons le camp, apr\u00e8s avoir conduit une trentaine de kilom\u00e8tres sur la route des b\u00e9douins (tar\u00eeq al-bed\u00fb). Pendant que les adultes discutent et d\u00e9chargent les voitures, les enfants jouent \u00e0 glisser du haut des dunes. Ces sorties permettent \u00e0 toute la famille de se retrouver et d\u2019entretenir des relations familiales parfois distendues du fait de l\u2019\u00e9clatement de la cellule familiale dans la capitale \u2014 chacun ayant pris domicile dans un quartier diff\u00e9rent de Mascate. On rattrape donc le temps perdu en discutant de longues heures au coin du feu, en sirotant son mug de karak [5]. Adnan, \u00e9galement passionn\u00e9 d\u2019astrophotographie, prend quelques clich\u00e9s du ciel. Une fois les femmes et les enfants partis dormir, les hommes, rest\u00e9s aupr\u00e8s du feu, sortent discr\u00e8tement un cigare qu\u2019ils fument en regardant le ciel. Ce soir, ils dormiront \u00e0 la belle \u00e9toile \u2014 la tente \u00e9tant r\u00e9serv\u00e9e aux femmes et aux enfants. Car si ces week-ends repr\u00e9sentent un d\u00e9placement du foyer et de l\u2019intimit\u00e9 familiale dans l\u2019espace public du d\u00e9sert [6], ils transportent \u00e9galement, avec le foyer, les r\u00e8gles qui le structurent, et notamment celles ayant trait \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation sexuelle et au partage genr\u00e9 des t\u00e2ches domestiques. Certaines de ces r\u00e8gles sont toutefois transgress\u00e9es ; moins parce que nous sommes dans un espace singulier o\u00f9 elles n\u2019auraient plus cours, que parce que la famille d\u2019Adnan n\u2019a pas v\u00e9ritablement l\u2019habitude de les appliquer. Ainsi, pendant ce voyage un des 4&#215;4 est conduit par une femme, la tante d\u2019Adnan, et elle est une conductrice redoutable : elle impose un train infernal \u00e0 notre convoi que les hommes peinent \u00e0 la suivre \u00e0 travers les dunes.<\/p>\n<p>De nombreux omanais d\u00e9couvrent \u00e9galement les avantages que procurent l\u2019\u00e9loignement du d\u00e9sert, situ\u00e9 \u00e0 bonne distance de la surveillance parentale et suffisamment exotique pour impressionner lors d\u2019un rendez-vous amoureux. Harith, un jeune omanais ayant grandi \u00e0 al-Suwayq, ville c\u00f4ti\u00e8re de la B\u00e2tina, prendra plaisir \u00e0 me raconter par le menu sa premi\u00e8re excursion dans le d\u00e9sert qu\u2019il fit avec sa petite amie et \u00e0 l\u2019insu de ses parents ! Il avait \u00e9cout\u00e9 ses amis raconter leur derni\u00e8re sortie dans les sables du Wahiba et voulait tenter l\u2019exp\u00e9rience. Ils lui avaient conseill\u00e9 de demander \u00e0 des b\u00e9douins de l\u2019emmener en \u00e9change d\u2019un peu d\u2019argent. Plus audacieux, Harith loua un 4&#215;4 \u00e0 Mascate et proposa \u00e0 sa petite-amie de l\u2019accompagner pour un pique-nique dans les dunes ; elle accepta, et fit le mur pour \u00e9chapper au contr\u00f4le des services de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019Universit\u00e9 Sultan Qabous. Le d\u00e9sert devient alors le lieu id\u00e9al pour construire une intimit\u00e9 amoureuse hors-mariage ; la distance physique s\u00e9parant ce jeune couple du contr\u00f4le de leurs parents et de leur famille \u00e9tendue (al-\u00e2hl) abolit du m\u00eame coup la distance qui les s\u00e9parait eux, et rendait leurs rencontres si difficiles.<\/p>\n<div id=\"attachment_9527\" style=\"width: 350px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-9527\" src=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-3.jpg\" alt=\"\" width=\"340\" height=\"255\" class=\"size-full wp-image-9527\" srcset=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-3.jpg 340w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-3-300x225.jpg 300w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-3-250x188.jpg 250w\" sizes=\"(max-width: 340px) 100vw, 340px\" \/><p id=\"caption-attachment-9527\" class=\"wp-caption-text\">OLYMPUS DIGITAL CAMERA<\/p><\/div>\nMais les sables du Wahiba sont parfois le lieu de sociabilit\u00e9s exclusivement homosociales. Je participai ainsi \u2014 toujours avec Adnan \u2014 \u00e0 une travers\u00e9e compl\u00e8te du d\u00e9sert organis\u00e9e par ses coll\u00e8gues du service technique et informatique de l\u2019entreprise de b\u00e2timent o\u00f9 il est ing\u00e9nieur-informaticien. Pendant trois jours et deux nuits, la solidarit\u00e9, l\u2019esprit d\u2019\u00e9quipe mais aussi le plaisir de la comp\u00e9tition entre conducteurs deviennent les valeurs cardinales de notre aventure. Et lors des moments de repos, les sociabilit\u00e9s masculines se d\u00e9ploient : on parle beaucoup des femmes, quelques blagues fusent \u2014 certaines graveleuses \u2014, on d\u00e9bat avec passion de politique, de football, de voiture\u2026 et l\u2019on joue aux cartes jusque tard dans la nuit.<\/p>\n<p>Certaines sorties dans le d\u00e9sert prennent des allures plus underground. La jeunesse des classes moyennes-sup\u00e9rieures, souvent dipl\u00f4m\u00e9e d\u2019universit\u00e9s europ\u00e9ennes ou am\u00e9ricaines, investit alors les sables pour organiser des week-ends particuli\u00e8rement festifs. La s\u00e9gr\u00e9gation sexuelle est abrog\u00e9e ; et l\u2019on s\u2019essaye au flirt \u2014 voire aux relations sexuelles hors-mariage. Souvent d\u2019une franche irr\u00e9ligiosit\u00e9, ces jeunes consomment de l\u2019alcool obtenu gr\u00e2ce \u00e0 des expatri\u00e9s occidentaux et appr\u00e9cient les derniers hits de musique techno en fumant des cigarettes ou en partageant une shisha. Plus audacieux encore, certains omanais vont plus loin dans la transgression et profitent des espaces vides et reclus du d\u00e9sert pour tester des drogues dites dures (LSD notamment), achet\u00e9es directement en Bitcoin sur le deepweb.<\/p>\n<div id=\"attachment_9530\" style=\"width: 350px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-9530\" src=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-4.jpg\" alt=\"\" width=\"340\" height=\"186\" class=\"size-full wp-image-9530\" srcset=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-4.jpg 340w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-4-300x164.jpg 300w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-4-250x137.jpg 250w\" sizes=\"(max-width: 340px) 100vw, 340px\" \/><p id=\"caption-attachment-9530\" class=\"wp-caption-text\">OLYMPUS DIGITAL CAMERA<\/p><\/div>\nQue ce soit en famille, avec les coll\u00e8gues, entre amis ou en amoureux, le d\u00e9sert constitue donc un espace aux appropriations et aux usages multiples \u2014 r\u00e9cr\u00e9atifs, sportifs et occasionnellement transgressifs. La diversit\u00e9 de ces usages est fonction de certains crit\u00e8res sociaux et \u00e9conomiques tout autant que de l\u2019origine g\u00e9ographique des participants. Car la sortie au d\u00e9sert, dans sa nouveaut\u00e9, est avant-tout un plaisir de citadins. Or afin que ces excursions soient un succ\u00e8s, elles doivent faire l\u2019objet d\u2019une organisation m\u00e9ticuleuse.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Toute vir\u00e9e dans le d\u00e9sert d\u00e9bute en effet par une sorte de rite propitiatoire devenu incontournable en Oman : l\u2019ouverture d\u2019un groupe WhatsApp temporaire (gr\u00fbp mu\u2019aqat), d\u00e9nomm\u00e9 parfois \u201cgroupe tr\u00e8s \u00e9ph\u00e9m\u00e8re\u201d (gr\u00fbp mu\u2019aqat jiddan), afin de rassurer les participants, agac\u00e9s de voir essaimer les groupes dont ils sont membres. Ce groupe temporaire a plusieurs fonctions : il fait office de liste permettant de s\u2019assurer du nombre et de l\u2019identit\u00e9 des participants ; il est \u00e9galement le lieu des pr\u00e9sentations et des premiers \u00e9changes. Mais surtout, il permet d\u2019organiser l\u2019excursion jusque dans ses moindres d\u00e9tails, selon une discipline presque militaire. Car une des caract\u00e9ristiques communes de ces sorties dans le d\u00e9sert est d\u2019\u00eatre m\u00e9ticuleusement organis\u00e9es et instrument\u00e9es. Et ce afin de circonscrire l\u2019al\u00e9atoire et les dangers de la rencontre avec la nature sauvage (al-barr). Une fois dans le d\u00e9sert, on ne plaisante plus : \u00ab Il n\u2019y a plus internet, plus de r\u00e9seau\u2026 personne pour venir nous chercher. T\u2019as int\u00e9r\u00eat de savoir ce que tu fais ! \u00bb m\u2019expliquait Adnan avec le plus grand s\u00e9rieux. Mais il y a plus que cette n\u00e9cessit\u00e9 pratique de s\u2019organiser pour faire face aux possibles risques d\u2019un voyage dans un environnement hostile ; il y a le plaisir \u00e0 organiser et \u00e0 instrumenter le d\u00e9sert afin de rendre possible son exploration.<\/p>\n<div id=\"attachment_9533\" style=\"width: 350px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-9533\" src=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-6.jpg\" alt=\"\" width=\"340\" height=\"255\" class=\"size-full wp-image-9533\" srcset=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-6.jpg 340w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-6-300x225.jpg 300w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-6-250x188.jpg 250w\" sizes=\"(max-width: 340px) 100vw, 340px\" \/><p id=\"caption-attachment-9533\" class=\"wp-caption-text\">OLYMPUS DIGITAL CAMERA<\/p><\/div>\nMais que signifie instrumenter le d\u00e9sert ? C\u2019est disposer tout un ensemble d\u2019objets techniques et de connaissances pratiques qui, dans leur concat\u00e9nation, rendront possible notre excursion, du moment o\u00f9 l\u2019on quitte Mascate jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on y revienne. Pr\u00e9cisons imm\u00e9diatement que ce plaisir est un plaisir presque exclusivement masculin. Il occupe la majeure partie des discussions pendant le voyage, bien qu\u2019il d\u00e9borde largement ce cadre. En effet, cette instrumentation du d\u00e9sert commence souvent par le visionnage de nombreuses heures de vid\u00e9o Youtube proposant des tutoriels de conduite ou des tests de mat\u00e9riels automobiles (geer review). Il faut ensuite \u2014 quand on a en a les moyens \u2014 commencer \u00e0 s\u2019\u00e9quiper : ce qui implique l\u2019achat du 4&#215;4 et le choix de ses options additionnelles (le prix de la monture pouvant alors atteindre de jolies sommes). Tout un ensemble d\u2019instruments devront pareillement \u00eatre acquis pour se d\u00e9placer sp\u00e9cifiquement dans le d\u00e9sert : des pneus de secours, des pompes \u00e0 air, des c\u00e2bles de traction, des cordes de remorquage, des jauges de pression des pneus, des talkie-walkie, des syst\u00e8mes d\u2019\u00e9clairage branch\u00e9s directement sur la batterie des moteurs, etc. Chaque instrument est accompagn\u00e9 de connaissances pratiques (fonctionnement, performance sur tel ou tel type de terrain, obsolescence\u2026) qui seront l\u2019objet d\u2019\u00e2pres d\u00e9bats \u2014 et d\u2019une certaine comp\u00e9tition \u2014 entre propri\u00e9taires de 4&#215;4 ayant fait des choix d\u2019\u00e9quipements diff\u00e9rents. Toutefois, les connaissances rendant possible une travers\u00e9e du d\u00e9sert sont plus diverses que celles de l\u2019expert ma\u00eetrisant son mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Certaines histoires du patrimoine litt\u00e9raire arabe racontent que les b\u00e9douins pouvaient deviner, en lisant les seules traces de pas d\u2019un chameau, le poids et la nature de son chargement, son \u00e9tat de fatigue, ses \u00e9ventuelles maladies. Les omanais de la capitale ne connaissent pas grand-chose aux chameaux. En revanche, \u00e0 force d\u2019exp\u00e9rience, de discussion avec des conducteurs plus chevronn\u00e9s et du visionnage de vid\u00e9os Youtube, ils ont acquis des connaissances sur le d\u00e9sert et les techniques de conduites d\u2019une pr\u00e9cision remarquable. En discutant avec certains d\u2019entre eux, je d\u00e9couvrais qu\u2019ils devinaient \u00e0 la couleur du sable sa solidit\u00e9, \u00e0 la forme des dunes leur d\u00e9clivit\u00e9, et qu\u2019ils parvenaient ainsi \u00e0 tracer une route pour notre convoi en \u00e9vitant \u00e0 nos voitures de tomber dans des finj\u00e2n [7]. Sayf, le coll\u00e8gue d\u2019Adnan qui avait endoss\u00e9 le r\u00f4le de conducteur en chef le temps de notre travers\u00e9e, reconnaissait ne pas d\u00e9cider seul de notre itin\u00e9raire \u00e0 travers les dunes : \u00ab On suit le sud, mais notre route d\u00e9pend des dunes et du chemin qu\u2019on pourra prendre pour les d\u00e9passer. Chaque fois c\u2019est diff\u00e9rent \u00bb. Tracer un chemin \u00e0 travers le d\u00e9sert ne d\u00e9pend donc pas seulement de la comp\u00e9tence du conducteur, mais des caract\u00e9ristiques naturelles du terrain qui, lorsqu\u2019elles l\u2019emportent sur les possibilit\u00e9s techniques de nos gros cylindr\u00e9s, nous obligent \u00e0 rebrousser chemin et \u00e0 chercher une autre voie.<\/p>\n<p>Certains savoirs rel\u00e8vent donc d\u2019une connaissance technique de l\u2019\u00e9quipement ; d\u2019autres, d\u2019une connaissance savante des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels ; enfin, certains savoirs sont d\u00e9riv\u00e9s de l\u2019exp\u00e9rience acquise \u00e0 force de conduire et d\u2019\u00e9prouver les capacit\u00e9s de sa machine aux r\u00e9alit\u00e9s rugueuses du terrain. Lors de nos week-ends en excursion, Adnan m\u2019expliquait avec patience et enthousiasme toutes les astuces pour se sortir d\u2019un trou d\u2019eau, franchir une dune ou gravir les pentes accident\u00e9es d\u2019une montagne. Il sait parfaitement \u00e0 quel moment il est n\u00e9cessaire d\u2019activer le four-wheel drive, et quand il faut faire jouer le traction control system pour stabiliser sa voiture. En quelques ann\u00e9es, il est devenu un as du volant et sait utiliser la boite de vitesse aux meilleures de ses capacit\u00e9s. Il reste cependant tr\u00e8s modeste : \u00ab Ce sont les b\u00e9douins, les experts\u2026 Ils roulent parfois \u00e0 180 km\/heure dans le d\u00e9sert ! \u00bb.<\/p>\n<p>Le ton est admiratif ; car les omanais d\u2019origine b\u00e9douine sont l\u2019objet de nombreux fantasmes et de sentiments ambivalents pour les jeunes conducteurs fougueux \u2014 mais tout de m\u00eame raisonnables \u2014 que sont les omanais de la capitale. Ces derniers aiment se moquer gentiment des b\u00e9douins en imitant leur dialecte, ou bien en \u00e9coutant Mehad Hamad [8] et en mimant les danses traditionnelles des tribus b\u00e9douines. Il suffit cependant de croiser leur route et d\u2019engager la conversation avec eux pour voir la d\u00e9f\u00e9rence dont les omanais de la capitale font souvent preuve \u00e0 leur \u00e9gard. Avides d\u2019entendre leurs conseils en mati\u00e8re d\u2019orientation ou de conduite dans les dunes, ils seront tout aussi prompts \u00e0 les appliquer \u00e0 la lettre. Le b\u00e9douin polarise ainsi des jugements ambivalents : on lui reproche d\u2019\u00eatre peu \u00e9duqu\u00e9 mais on ne cesse de r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019il poss\u00e8de le dialecte le plus pur de la langue arabe ; on suppose qu\u2019il ignore tout du monde moderne mais l\u2019on vante ses traditions et ses coutumes (\u2018\u00e2d\u00e2t wa taq\u00e2l\u00eed), qu\u2019il aurait su conserver intactes. En tout \u00e9tat de cause, on est toujours bien content de les voir arriver au loin lorsque la voiture est embourb\u00e9e dans les sables.<\/p>\n<div id=\"attachment_9536\" style=\"width: 350px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-9536\" src=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-7.jpg\" alt=\"\" width=\"340\" height=\"255\" class=\"size-full wp-image-9536\" srcset=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-7.jpg 340w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-7-300x225.jpg 300w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-7-250x188.jpg 250w\" sizes=\"(max-width: 340px) 100vw, 340px\" \/><p id=\"caption-attachment-9536\" class=\"wp-caption-text\">OLYMPUS DIGITAL CAMERA<\/p><\/div>\nUn dernier aspect tout \u00e0 fait central de ces excursions est leur dimension ludique et comp\u00e9titive. La conduite dans les dunes est l\u2019occasion de performances viriles o\u00f9 l\u2019on fait ronfler les moteurs, chaque passage de dune constituant une comp\u00e9tition en soi, o\u00f9 les conducteurs sont mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve et leur performance mesur\u00e9e \u00e0 l\u2019aune de celles des autres. Les conducteurs les plus dou\u00e9s sont admir\u00e9s ; et doivent souvent r\u00e9pondre \u00e0 de nombreuses questions sur leurs techniques et leurs astuces de conduite. Tout au long de l\u2019excursion, quand ils ne se moquent pas gentiment de leurs pairs plus novices, ils leurs prodiguent des conseils sur un ton paternaliste. Et lorsque ces derniers ne parviennent pas \u00e0 franchir une difficult\u00e9, ils prennent leur place au volant, avec un air grave dont le s\u00e9rieux vise \u00e0 effacer la petite humiliation subie par celui qui voit sa voiture faire des miracles entre les mains d\u2019un autre. La comp\u00e9tition a n\u00e9anmoins son pendant \u00e9galitaire : la solidarit\u00e9 n\u00e9cessaire entre les voitures d\u2019un m\u00eame convoi. Car aucun conducteur, si virtuose soit-il, ne peut \u00eatre assur\u00e9 qu\u2019il ne finira pas au fond d\u2019une finj\u00e2n. Et quand cela arrive, chaque fois la proc\u00e9dure est la m\u00eame : le convoi s\u2019immobilise, tout le monde sort des voitures et selon la gravit\u00e9 de l\u2019ensablement on utilise les pelles, les c\u00e2bles de traction, les cordes de remorquage et, en dernier recours, la force humaine. Lors de notre travers\u00e9e, nous avons donc pass\u00e9 de nombreuses heures \u00e0 d\u00e9blayer des pneus et \u00e0 pousser des voitures sous un soleil de plomb. L\u2019ambiance est joyeuse et les cris d\u2019encouragement retentissent \u00e0 chaque nouvelle tentative : \u00ab yall\u00e2 chab\u00e2b ! yall\u00e2 ! bismill\u00e2h ! \u00bb. On s\u2019assemble alors autour du v\u00e9hicule enlis\u00e9, les moteurs grondent, les c\u00e2bles claquent dans l\u2019air et le sable jaillit de sous les pneus. Le corps en nage, les visages crisp\u00e9s par l\u2019effort, chacun pousse de toutes ses forces jusqu\u2019\u00e0 ce que retentissent les cris de la victoire : \u00ab All\u00e2h Akbar ! \u00bb. Il y a un v\u00e9ritable plaisir \u00e0 \u00eatre sorti d\u2019une mauvaise passe par un camarade en esp\u00e9rant, quelques heures plus tard, pouvoir lui rendre la pareil. Et cette solidarit\u00e9 trouvera sa r\u00e9compense dans l\u2019immense fiert\u00e9 ressentie par le groupe une fois sorti du d\u00e9sert : \u00ab F\u00e9licitations les jeunes ! On l\u2019a fait ! \u00bb s\u2019exclamait un des conducteurs dans le talkie-walkie, apr\u00e8s avoir achev\u00e9 une travers\u00e9e d\u2019environ 200 km \u00e0 travers les dunes.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>La description de ces excursions dans le d\u00e9sert nous permet donc d\u2019essayer d\u2019en savoir un peu plus sur les imaginaires de ceux qui s\u2019y adonnent. Les d\u00e9serts de la p\u00e9ninsule Arabique, et notamment le plus grand d\u2019entre eux, le Rub Al-Khali (litt\u00e9ralement \u201cle Quart Vide\u201d) ont depuis longtemps fait l\u2019objet d\u2019appropriations imaginaires. On peut citer ainsi les \u00e9quivoques des r\u00e9cits des voyageurs occidentaux au XVIIIe et XIXe si\u00e8cles, qui construisent les espaces golfiens comme \u201c\u00ab un inframonde, oscillant entre l\u2019Enfer et le Paradis \u00bb ; une terre maudite par le soleil et par Dieu et o\u00f9 les habitants \u00ab semblent ensauvag\u00e9s \u00bb. La seule r\u00e9demption possible ne pouvant alors venir que du commerce et de la \u00ab paix des mers \u00bb port\u00e9e par l\u2019Empire Britannique. Les imaginaires de ces voyageurs sont alors au service direct de la domination coloniale, fond\u00e9e sur les id\u00e9aux d\u2019ouverture des mers et de libre-circulation des biens [9].<\/p>\n<p>Mais le trope litt\u00e9raire le plus classique est celui du \u00ab romantisme de la b\u00e9douinit\u00e9 \u00bb [10], et de ses hymnes \u00e0 la simplicit\u00e9 des modes de vie b\u00e9douins. Il s\u2019articule notamment autour de l\u2019id\u00e9e que la rencontre avec la vie moderne et la technologie engendre la perte irr\u00e9m\u00e9diable de l\u2019authenticit\u00e9 de ces modes d\u2019existence. On retrouve ce trope chez les voyageurs occidentaux et notamment chez le plus c\u00e9l\u00e8bre d\u2019entre eux, Wilfred Thesiger, lorsqu\u2019il \u00e9crit \u2014 visionnaire mais d\u00e9\u00e7u \u2014 :<\/p>\n<p>\u00ab I went to Southern Arabia only just in time. Others will go there to study geology and archaeology, the birds and plants and animals, even to study the Arabs themselves, but they will move about in cars and will keep in touch with the outside world by wireless [11]\u201d .<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature arabe, on retrouve exactement le m\u00eame sentiment, faisant l\u2019objet de d\u00e9veloppements substantiels dans le grand-oeuvre d\u2019Abdul Rahman Mounif, Les villes de sel, o\u00f9 l\u2019auteur d\u00e9crit, en cinq tomes, les transformations sociales et politiques de la p\u00e9ninsule Arabique suite \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des compagnies p\u00e9troli\u00e8res am\u00e9ricaines dans la r\u00e9gion. Et pour se convaincre une derni\u00e8re fois de l\u2019ubiquit\u00e9 de ce trope, lisons quelques vers du plus c\u00e9l\u00e8bre po\u00e8te omanais, Sayf Errahbi :<\/p>\n<p>\u00ab \u00d4 d\u00e9sert. D\u00e9sert<br \/>\nQue reste-t-il de ton coeur sacrifi\u00e9 ?<br \/>\nDes tombeaux de tes assassins et de ton p\u00e9trole ?<br \/>\nJe ne voix qu\u2019un cercueil port\u00e9<br \/>\nEt les incantations de peuples qui ont p\u00e9ri \u00bb [12]\n<div id=\"attachment_9539\" style=\"width: 237px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-9539\" src=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-8.jpg\" alt=\"\" width=\"227\" height=\"302\" class=\"size-full wp-image-9539\" srcset=\"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-8.jpg 227w, https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/instrumenter-8-225x300.jpg 225w\" sizes=\"(max-width: 227px) 100vw, 227px\" \/><p id=\"caption-attachment-9539\" class=\"wp-caption-text\">OLYMPUS DIGITAL CAMERA<\/p><\/div> l\u2019id\u00e9e que le d\u00e9sert a \u00e9t\u00e9 pill\u00e9 et souill\u00e9 par les technologies modernes trouve rarement \u00e9cho dans le discours des omanais avec qui je participais \u00e0 des sorties dans le d\u00e9sert. Moneera Al-Ghader, dans son \u00e9tude sur les productions po\u00e9tiques contemporaines des femmes b\u00e9douines d\u2019Arabie Saoudite, avait d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9 que l\u2019irruption de la technologie au coeur du d\u00e9sert n\u2019\u00e9tait pas v\u00e9cue sur le mode de la perte d\u2019une authenticit\u00e9 suppos\u00e9e. L\u2019imaginaire po\u00e9tique de ces femmes avait au contraire \u00e9rig\u00e9 les outils techniques en tropes po\u00e9tiques. Le chameau \u2014 ce \u00ab bateau du d\u00e9sert \u00bb (saf\u00eena al-sahr\u00e2), comme l\u2019appellent parfois les b\u00e9douins \u2014 s\u2019\u00e9tait vu substitu\u00e9 dans les po\u00e8mes une monture \u00e0 la c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 capable d\u2019abolir l\u2019espace entre la po\u00e9tesse et son amant : le 4&#215;4 ; devenu le symbole d\u2019une libert\u00e9 grande de n\u2019\u00eatre plus contrainte par les distances. Le ronronnement m\u00e9canique des moteurs et les z\u00e9brures vives des phares sur le dos des dunes, repr\u00e9sentaient alors le roulis doux de la rem\u00e9moration et les brusques fulgurances du souvenir. Les v\u00e9hicules \u00e0 moteur devenaient ainsi des objets de convoitise et de d\u00e9sir intense ; et les po\u00e9tesses exhortaient leurs amants \u00e0 les emmener en vir\u00e9es amoureuses dans leur Dodge, leur GMC ou leur Ford [13].<\/p>\n<p>De la m\u00eame fa\u00e7on, il n\u2019existe aucune contradiction dans le discours des omanais entre le v\u00e9cu d\u2019une exp\u00e9rience authentique du d\u00e9sert et l\u2019usage syst\u00e9matique des technologies n\u00e9cessaires \u00e0 son exploration. Lors d\u2019une de nos premi\u00e8res sorties dans les sables du Wahiba, alors que nous \u00e9tions avec Adnan sur le point de nous endormir, commenc\u00e8rent \u00e0 retentir au loin les rugissements d\u2019un convoi de 4&#215;4. Adnan leva la t\u00eate de son duvet : \u00ab Tu entends ? C\u2019est des gens qui traversent le d\u00e9sert de nuit ! \u00c7a doit \u00eatre une exp\u00e9rience incroyable\u2026 Un jour, nous aussi on traversera le d\u00e9sert de nuit \u00bb ; le ton de sa voix t\u00e9moignait d\u2019une joie \u00e9vidente. Je commen\u00e7ais alors \u00e0 m\u2019interroger sur mes attentes et mon propre imaginaire du d\u00e9sert. J\u2019avais pens\u00e9 ces week-ends dans les sables comme des occasions de repos, loin de l\u2019agitation de la ville et des embouteillages quotidiens de la capitale. Inconsciemment, j\u2019avais peut-\u00eatre m\u00eame esp\u00e9r\u00e9 que ces voyages me permettent de renouer un rapport \u00e0 la nature plus directe, non m\u00e9diatis\u00e9 par des objets techniques. Je pouvais alors ressentir de la g\u00eane \u00e0 entendre les bruits de grosses cylindr\u00e9es d\u00e9chirer le silence du d\u00e9sert. Mais pas Adnan, lui, au contraire, semblait s\u2019endormir comme berc\u00e9 par le ronronnement des moteurs, et le r\u00eave qu\u2019il repr\u00e9sentait de traverser le d\u00e9sert de nuit. Pour Adnan, la technologie ne d\u00e9value pas son exp\u00e9rience du d\u00e9sert ; elle la rend possible et la prolonge. Je m\u2019obligeais donc \u00e0 repenser les joies et les plaisirs de la sortie au d\u00e9sert pour mes compagnons omanais.<\/p>\n<p>Nombre d\u2019entre eux imaginent le d\u00e9sert comme un espace naturel hostile, qu\u2019il s\u2019agirait de dompter ; les dunes \u00e9tant \u00e0 la foi un terrain de jeu o\u00f9 il faut mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve ses comp\u00e9tences de conduite, et un d\u00e9fi fait l\u2019homme qui souhaiterait les traverser. On prend donc plaisir \u00e0 instrumenter ses sorties, \u00e0 rider des dunes de sables et \u00e0 jouer le jeu de la comp\u00e9tition et de la solidarit\u00e9 n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019exploration et \u00e0 la conqu\u00eate de la nature. On ne recherche pas le calme et la qui\u00e9tude d\u2019un week-end loin des villes, mais le plaisir bruyant et lumineux des sorties en 4&#215;4 ou des pratiques festives et transgressives ; on ne s\u2019\u00e9loigne pas de la capitale pour s\u2019isoler mais pour mieux se r\u00e9unir, en famille, en amoureux, entre amis. Bien entendu, d\u2019autres imaginaires du d\u00e9sert existent et ne recoupent pas tout \u00e0 fait ceux ici d\u00e9crits ; certaines soir\u00e9es, pass\u00e9es avec des \u00e9crivains omanais dans le d\u00e9sert, par exemple, peuvent se rapprocher d\u2019un imaginaire articul\u00e9 autour d\u2019une id\u00e9e de retour \u00e0 la nature, emprunt de d\u00e9tachement et de qui\u00e9tude. Il semble alors important de ne pas tomber dans l\u2019\u00e9cueil de disqualifier certains imaginaires pour en r\u00e9instituer d\u2019autres, consid\u00e9r\u00e9s comme plus authentiques : \u00e0 savoir, celui des po\u00e9tesses b\u00e9douines ou des jeunes omanais f\u00e9rus de sports automobiles. Ce qu\u2019il faut \u00e9tudier, au contraire, c\u2019est la diversit\u00e9 des constructions imaginaires des espaces, et notamment d\u2019un m\u00eame espace, tout en pr\u00e9cisant pour chacune d\u2019entre elles la place dans la soci\u00e9t\u00e9 de ceux qui les r\u00eavent et les imaginent. Les espaces ne sont pas seulement l\u2019objet d\u2019appropriations et d\u2019usages mat\u00e9riels, mais \u00e9galement de constructions imaginaires : selon qu\u2019on est un explorateur occidental en mal d\u2019aventure, un po\u00e8te inquiet de voir son pays changer ou des jeunes omanais \u00e9pris de libert\u00e9, on ne r\u00eave pas le d\u00e9sert de la m\u00eame fa\u00e7on. Or comprendre comment les humains construisent certains espaces d\u2019un point de vue imaginaire, c\u2019est peut-\u00eatre commencer \u00e0 comprendre pourquoi et comment ils les habitent, les colonisent, les d\u00e9truisent ou les d\u00e9fendent.<\/p>\n<p>***<\/p>\n[1] \u00ab Oman, la perle pacifique \u00bb, journal Le Monde du 21 octobre 2017.<\/p>\n[2] Le premier h\u00f4tel du Sultanat, le Mutrah Hotel, situ\u00e9 dans le quartier aujourd\u2019hui tr\u00e8s touristique de Matrah, fut inaugur\u00e9 en 1972.<\/p>\n[3] Ville situ\u00e9e \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du d\u00e9sert du Wahiba.<\/p>\n[4] Tous les noms des enqu\u00eat\u00e9.e.s. ont \u00e9t\u00e9 chang\u00e9s.<\/p>\n[5] Boisson \u00e0 base de th\u00e9 noir, de lait, de cardamome et de sucre et originaire du sous-continent asiatique. Ce th\u00e9, lorsqu\u2019il est fait maison dans des familles omanaises, est \u00e9galement connu sous le nom de sh\u00e2y hal\u00eeb.<\/p>\n[6] Assaf, Laure, 2017, Jeunes arabes d\u2019Abu Dhabi. Cat\u00e9gories statutaires, sociabilit\u00e9s urbaines et modes de subjectivation, Th\u00e8se de doctorat, Universit\u00e9 Paris Ouest Nanterre La D\u00e9fense.<\/p>\n[7] Litt\u00e9ralement \u00ab tasse \u00bb. Trous dangereusement profonds form\u00e9s par l\u2019intersection des dunes. Ils portent ce nom du fait de leur forme semblable \u00e0 celle d\u2019une tasse \u00e0 caf\u00e9 omanaise.<\/p>\n[8] De nationalit\u00e9 \u00e9mirienne, il est le plus c\u00e9l\u00e8bre des chanteurs b\u00e9douins de la p\u00e9ninsule Arabique : \u00ab Les am\u00e9ricains ont Elvis Presley, nous [dans le Golfe] on a Mehad Hamad \u00bb, me pr\u00e9cisait Ahmed, un jeune ami omanais.<\/p>\n[9] Crouzet, Guillemette, 2015, Gen\u00e8ses du Moyen-Orient. Le Golfe persique \u00e0 l\u2019\u00e2ge des imp\u00e9rialismes (vers1800-vers 1914), Champ Vallon, Ceyz\u00e9rieu.<\/p>\n[10] Ibid.<\/p>\n[11] Thesiger, Wilfred, Arabian Sands, London, Peguin Classics.<\/p>\n[12] Ould Aroussi, Tayeb et El-Rabei, Abderrazak, 2015, Le livre po\u00e9tique El Athir. Analectes de la po\u00e9sie omanaise contemporaine, Paris, L\u2019Harmattan<\/p>\n[13] Al-Ghadeer, Moneera, 2009, Desert Voices. Bedouin Women\u2019s Poetry Saudi Arabia, London, Tauris Academic Studies.<\/div><\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La plus jolie et la plus calme des monarchies du Golfe s\u2019ouvre de plus en plus au tourisme \u00bb, pouvait-on lire dans un article paru il y a quelques mois dans le journal Le Monde, et qui consacrait le Sultanat d\u2019Oman \u00ab destination num\u00e9ro un de l\u2019ann\u00e9e<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"template":"","tickets_taxonomy":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/wp-json\/wp\/v2\/tickets\/9472"}],"collection":[{"href":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/wp-json\/wp\/v2\/tickets"}],"about":[{"href":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/wp-json\/wp\/v2\/types\/tickets"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9472"}],"wp:term":[{"taxonomy":"tickets_taxonomy","embeddable":true,"href":"https:\/\/cefrepa.cnrs.fr\/ar\/wp-json\/wp\/v2\/tickets_taxonomy?post=9472"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}