L’aménagement du territoire et l’identité nationale à Oman

Thibaut KLINGER
Doctorant, Université de Tours
Boursier AMI du CEFAS

L’actualité récente a discrètement pointé l’originalité d’Oman au sein du Moyen-Orient : bien que membre du Conseil de Coopération du Golfe, il a toujours gardé des liens avec l’Iran et a facilité l’accord du 14 juillet 2015 sur le nucléaire ; ne participant pas à l’intervention au Yémen, il dialogue avec toutes les parties yéménites du conflit et a permis la libération d’une otage française. Pays riche en hydrocarbures, mais moins que les autres de la Péninsule, il a connu un développement considérable depuis 1970. Il a cherché à éviter les excès de ses voisins tout en éprouvant parfois une certaine fascination pour eux. Dans une logique géopolitique, une partie de l’explication de cette originalité est à chercher dans le pays lui-même, dans la manière dont il aménage son territoire et dont il définit son identité. Pour les deux, Oman se caractérise à la fois par une grande ancienneté et par la nécessité d’unifier un territoire et un peuple pour permettre l’ouverture à la modernité il y a un demi-siècle.

Imprimer l’identité sur le territoire

Si elle puise ses racines dans la tradition d’un Etat omanais remontant au moins au VIIe siècle de notre ère, l’identité nationale omanaise est largement une recréation par une « communauté imaginée » au sens de Benedict Anderson. Depuis 1970, les discours du Sultan Qabous en ont fixé les grands principes : un islam tolérant, une belle nature à préserver et un riche legs de l’histoire, qui consiste certes en des bâtiments à restaurer, tels les célèbres forts, mais aussi en un état d’esprit qui doit imprégner le pays, celui de l’ouverture à l’autre, explicitement comparée à celle des marins partant pour le commerce en Inde ou au-delà autrefois. Ouvert en 2016, situé en face du palais royal à Mascate et dans la continuité architecturale des bâtiments déjà existants qui bordent la place devant ce dernier, le nouveau Musée national constitue une sorte de point d’orgue dans cette recréation. La muséographie soignée met en scène un « roman national » montrant ce qu’Oman doit être, un territoire appuyé sur le passé, ouvert au monde dans la sécurité la plus totale, garantissant ainsi l’authenticité de cette terre d’Arabie.

Le nouveau musée national de Mascate (octobre 2016)
photographie personnelle

Une partie de l’identité omanaise disparaît, sans doute au nom de l’impératif d’union nationale : l’ibadisme, sorte de troisième voie entre sunnisme et chiisme, n’est pas mentionné tout comme les tiraillements qui ont pu affecter l’unité territoriale du pays (division entre l’imam de Nizwa et le sultan de Mascate, velléités sécessionnistes de l’Akhdar ou du Dhofar). Dans cette logique, les nombreuses grandes mosquées « Qabous » construites aux frais du sultan dans les grandes villes du pays n’ont pas les caractéristiques des modestes mosquées ibadites d’autrefois mais empruntent aux styles des différentes régions de l’islam, ainsi la plus récente, à Suhar, inaugurée en octobre 2016, sorte de réplique de Samarkand. Ouvertes à la visite contrairement aux autres, ces « mosquées Qabous » associent clairement aménagement du territoire (donner un beau lieu de culte à une communauté) et identité nationale (un islam ouvert et non divisé comme dans les autres pays du Moyen Orient).

Aménager le territoire pour consolider son unité est en fait une autre face de la définition de l’identité nationale : comme celle-ci est définie par le sultan, l’aménagement du territoire est élaboré dans le cadre d’une monarchie absolue, du pouvoir central vers le local. Les instruments ont évolué depuis 1970 : aujourd’hui, il relève principalement du Conseil supérieur de la planification. L’action s’inscrit aussi dans un système de planification quinquennale, complétée par des schémas directeurs plus généraux intitulés « Vision 2020 » et « Vision 2040 ». Le principal relais local est le gouverneur ou « mohafez », à la tête des gouvernorats institués en 2011, sur le modèle des trois qui existaient déjà pour Mascate, Musandam et le Dhofar. Le gouverneur joue un rôle essentiel de représentation du sultan, de contrôle de l’administration locale mais aussi de coordonnateur des différentes politiques mises en œuvre sur son territoire : il préside le majlis al-baladi et le comité de suivi de la stratégie définie pour chaque gouvernorat.

Contrôle et aménagement du territoire

Dans la mesure où les frontières ont fait l’objet de contestations dans les années 1950 et où les années 1970 ont été marquée par la guerre au Dhofar, contrôler l’intégralité du territoire a été un prérequis à l’aménagement, tandis que celui-ci a contribué à ce contrôle : les discours royaux de 1970 présentent ainsi les progrès du développement du Dhofar comme une réponse aux aspirations exprimées par la guérilla de la région. Aujourd’hui, certains aspects de l’aménagement peuvent être clairement interprétés aussi comme des outils d’un meilleur contrôle des marges du pays. La réalisation coûteuse de la « furious road » à travers le Djebel al Qamar dans les années 1980 et l’ouverture de la zone franche d’Al-Mazyunah, provisoirement fermée actuellement, sont ainsi un moyen d’aménager le territoire jusqu’au plus près de la frontière avec le Yémen et d’éviter que les marges omanaises ne soient déstabilisées par les conflits internes de son voisin.

Plus au nord, la frontière avec l’Arabie Saoudite a été fixée par un traité bilatéral en 1990, ce qui n’exclut pas la nécessité de marquer la présence omanaise dans cette vaste région désertique qui appartient au Rub al Khali. Au niveau où la frontière saoudienne semble enfoncer un coin en Oman, la bourgade de Muqshin voit ainsi son développement manifestement encouragé par les autorités. Comptant 500 habitants en 2005, sa population dépasse les 1 000 habitants aujourd’hui : de nouveaux lotissements sont construits et d’autres encore en construction tandis qu’un vaste complexe administratif assure les services et fournit du travail à la population locale. Non loin, un nouveau centre de police est en construction, tout comme à Jibal, dans la région historique des puits de pétrole, à trente kilomètre de la frontière. Ainsi sécurisée, celle-ci peut désormais être ouverte : alors qu’il n’y a avait aucun point de passage, un poste frontière a été inauguré en juin 2016 à Ramlat Khaliya, sur une nouvelle route reliant Oman à Riyad, évitant de passer par les Emirats arabes unis comme auparavant.

Muqshin, avant-poste dans le Rub al Khali (octobre 2015)
photographie personnelle

Sur l’ensemble du territoire, la multiplication des chantiers de construction de vastes centres de police ne peut que frapper celui qui le parcourt : ils complètent le quadrillage du territoire par les forces de sécurité et fournissent du travail aux Omanais. Ils permettent aussi d’augmenter les services de proximité puisque les habitants des environs peuvent y accomplir des démarches administratives nécessitant auparavant d’importants déplacements (type carte grise, carte d’identité, état-civil…).

Interrogations actuelles et tiraillements

L’une des priorités de l’aménagement du territoire omanais a été que tout le territoire profite de la manne des hydrocarbures et des services fournis par l’Etat. C’est ainsi que des écoles et des dispensaires de santé ont été construits jusqu’au fond des wadis tandis que l’Etat finance la distribution d’eau par camion pour les habitations non raccordées à l’eau courante. Un tel choix présente des limites dans une logique de développement durable, soucieuse de réduire les déplacements polluants en concentrant davantage la population dans des centres urbains. A Oman, les agglomérations sont parfois marquées par un étalement impressionnant, à l’opposé du principe de densification des centres : de ce point de vue, la nouvelle zone de développement de Duqm n’est pas sans poser des questions puisque l’achèvement du réseau autoroutier pour assurer les déplacements en son sein s’étend démesurément sur des dizaines de kilomètres.

Les interrogations sur le caractère réellement durable de choix de développement touchent l’identité même d’Oman, qui se veut attentive à préserver son cadre naturel et une dimension humaine, sous-entendu contrairement à des chantiers grandioses de pays du Golfe. Le choix de privilégier le tourisme haut de gamme, pour éviter les travers du tourisme de masse, conduit à des complexes de luxe, pas toujours en synergie avec leur environnement social, et peine à donner un poids économique significatif au secteur, tel qu’ambitionne de le faire l’objectif de ne plus dépendre seulement des revenus des hydrocarbures : l’effet de levier de la stratégie s’en trouve affaiblie. On peut retrouver ces limites dans le développement de quartiers résidentiels luxueux et fermés, dans des agglomérations comme Mascate, Suhar ou Salalah, qui fragmentent l’espace omanais.

Au-delà des aspects techniques de l’aménagement du territoire, la question de la durabilité évoque aussi la perception de l’identité nationale des Omanais et leur adhésion aux choix qui sont faits. La définition des politiques d’aménagement relève clairement du pouvoir central, même s’il tient compte des informations relayées par les responsables locaux, notamment les walis, qui sont les porte-parole de la communauté locale. La stratégie est l’affaire de Mascate, les directions locales des services de l’Etat n’ayant qu’un rôle d’appui technique. De plus, il semble qu’il n’y ait pas aucune culture de débat publique comparable aux procédures mises en France par exemple dans ce domaine. Les débats organisés localement, éventuellement dans les sabla ou majlis al ‘am des villages, se limitent à des aspects techniques. On peut remarquer, en revanche, que jusqu’en 2014, la pratique du « parlement ouvert » ou « caravane du sultan », permettait à la population de rencontrer directement son souverain lors d’une tournée à travers le pays et de dialoguer sur les sujets d’aménagement. En France, et dans d’autres pays, la participation au débat local est un élément clé de l’acceptation ou non de l’aménagement du territoire : il est possible qu’il y ait là un vrai défi pour Oman à l’avenir.